Voitures électriques: des promesses utopiques ?

Les chefs politiques, qui veulent multiplier les véhicules électriques sur les routes du Québec pour lutter contre le réchauffement de la planète, ont oublié un détail important : il manque déjà de voitures vertes pour répondre à la demande.

Les partis ont beau annoncer des objectifs ambitieux, ils ne pourront les réaliser si les manufacturiers n’augmentent pas substantiellement leur production, estiment les spécialistes.

« Actuellement, il y a tellement plus de demandes que de disponibilité des véhicules », souligne Martin Archambault, président de l’Association des véhicules électriques du Québec (AVEQ). « La loi zéro émission, entrée en vigueur en janvier dernier, n’a eu aucun impact, parce qu’elle n’a pas de dents. »

Mario Giroux peut en témoigner. S’il était resté sur la liste d’attente d’un concessionnaire Nissan, il attendrait encore sa Leaf. Après quatre mois, exaspéré par les délais, il a acheté le mois dernier une voiture proposée sur un forum sur Facebook.

Sa conjointe Nancy aurait aussi souhaité remplacer son auto à essence par un modèle électrique, l’eGolf de Volkswagen. « Un concessionnaire de la Rive-Nord m’a dit qu’il y avait un an et demi à deux ans d’attente pour l’obtenir », dit-elle, découragée.

Les délais pour mettre la main sur une voiture verte peuvent aller de deux à trois mois pour une Nissan Leaf à plus d’un an pour une eGolf, selon les observations de Martin Archambault. Des concessionnaires Volkswagen ont même répondu à des clients intéressés par leur voiture électrique qu’ils ne prenaient pas leurs noms, parce que leur liste d’attente était déjà trop longue.Comme les moteurs électriques sont plus fiables et exigent moins d’entretien, les concessionnaires feront moins d’argent avec le service. On a donc l’impression qu’ils démontrent peu d’intérêt pour les nouvelles technologies. »

– Martin Archambault, président de l’Association des véhicules électriques du Québec

Les ventes de véhicules électriques doublent annuellement, depuis quelques années, au Québec. Mais la hausse serait encore plus marquée s’il y avait plus de modèles et de voitures, selon Martin Archambault.

OBJECTIFS IRRÉALISTES ?

Actuellement, 37 600 véhicules rechargeables circulent au Québec, dont 14 500 totalement électriques. Le gouvernement libéral s’est fixé un objectif de 100 000 véhicules rechargeables d’ici 2020. Le Parti québécois promet de son côté de faire grimper à 25 % la proportion d’autos rechargeables vendues au Québec en 2025 (soit environ 125 000 par année), tandis que Québec solidaire vise 100 % d’ici 2030.

Ces objectifs sont-ils réalistes ? Même si les cibles gouvernementales sont assorties de pénalités pour les constructeurs qui ne vendent pas assez d’autos électriques, elles seront difficiles à atteindre, selon Ian Sam Yue Chi, vice-président directeur général de la Corporation des concessionnaires automobiles du Québec (CCAQ).

Pourquoi les manufacturiers ne peuvent-ils répondre à la demande ?

« Le marché est en cours d’adaptation, mais il faut du temps pour planifier de nouvelles usines et s’assurer que les pièces, comme les batteries, sont disponibles. »

– Sam Yue Chi, vice-président directeur général de la Corporation des concessionnaires automobiles du Québec

Il souligne que 15 nouveaux modèles électriques ou hybrides sont proposés depuis un an au Québec, pour un total de 40 modèles.

Les vendeurs sont maintenant formés sur ce type de voiture et ne demandent pas mieux que de répondre aux besoins des clients, assure-t-il. Mais la transition ne se fait pas instantanément.

PARCOURS DU COMBATTANT

Pour encourager l’achat de véhicules électriques, il faut aussi un meilleur réseau de bornes de recharge rapide, demande l’AVEQ. Sur les axes les plus achalandés, comme le corridor Québec-Montréal, il y a souvent de la congestion aux bornes, par exemple à Drummondville et à Laurier-Station, ce qui retarde les utilisateurs.

Ceux qui conduisent une voiture âgée de quelques années, avec une autonomie moindre, et qui se déplacent en région éloignée doivent faire preuve de débrouillardise, d’organisation et de beaucoup de flexibilité.

Les dernières vacances de David Manningham, un résidant de la Côte-Nord, au volant de sa Nissan Leaf 2015 ressemblent à un parcours du combattant : avec une autonomie de 140 kilomètres, un voyage de Sept-Îles vers la Gaspésie, puis vers Thetford Mines et Québec a nécessité une planification méticuleuse et de nombreux arrêts.

Le retour, de Thetford Mines à Sept-Îles, un trajet de 745 kilomètres, prendrait un peu plus de neuf heures s’il était fait d’un seul trait. Il a nécessité 19 heures et 10 arrêts, notamment dans un motel pour une nuit, le temps d’une recharge complète.

Il a dû rouler sans chauffage, alors que le mercure avait chuté, en soirée, pour économiser sa batterie et ne pas tomber en panne avant la prochaine borne. Il a même obtenu une permission spéciale pour se brancher sur le traversier Baie-Comeau-Matane.

« Sauf que mes vacances m’ont coûté 20 $ d’électricité, alors que la facture d’essence aurait dépassé 200 $ pour un tel trajet », souligne-t-il, ajoutant que le confort de conduite d’une voiture électrique est inégalé.

En juin dernier, le gouvernement a annoncé l’ajout de 1600 bornes de recharge rapide sur le réseau public (Circuit électrique), qui n’en compte actuellement que 125 (en plus de 1500 bornes ordinaires). L’AVEQ en demandait 2000. Hydro-Québec prévoit commencer leur installation d’ici la fin du mois.

RECHARGE AU BOULOT

Résidant d’Orford, Frédéric Desjardins va travailler en voiture électrique depuis qu’il peut se recharger dans le stationnement de son employeur, Bombardier Produits Récréatifs, à Valcourt. « Nous sommes 25 à 30 employés de la division R et D à conduire des véhicules électriques, et nous avons 12 bornes dans le stationnement. On s’est fait un horaire pour permettre à tout le monde de se charger pendant la journée », dit celui qui roule en Nissan Leaf depuis 2015.

Certains automobilistes ne peuvent pas non plus brancher leur voiture à domicile, parce qu’ils se garent dans la rue ou dans un stationnement collectif (immeubles de logements ou en copropriété). Des syndicats de copropriétaires ont déjà refusé l’installation d’une borne pour un propriétaire.

Maxime Séguin-Durand, qui habite le Plateau Mont-Royal, ne rechigne pas à marcher cinq minutes pour recharger son véhicule à la borne publique la plus proche. « Ce n’est peut-être pas pour tout le monde, mais pour moi, c’est un bien petit inconvénient en comparaison de tous les avantages à conduire une voiture électrique. »

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